14 janvier 2010

Haut potentiel, créativité et personnalité

Haut potentiel, créativité et personnalité

Jacques GREGOlRE, Marie VLlEGHE et Elise LEBRUN

Les enfants à haut potentiel sont souvent décrits comme créatifs. Toutefois, plusieurs auteurs affirment que cette créativité n’est pas un attribut de leur intelligence, mais une caractéristique psychologique distincte qui peut ou non se combiner avec une intelligence exceptionnelle. Les modèles actuels de la créativité considèrent que celle-ci est sous-tendue par de multiples facteurs intellectuels, non intellectuels et environnementaux. La personnalité serait un facteur important, mais ne déterminerait des comportements créatifs qu’en combinaison avec des facteurs intellectuels. Dans la présente recherche, les rôles respectifs de l’intelligence et de la personnalité ont été évalués dans la créativité des jeunes à haut potentiel. La créativité a été mesurée et l’aide de deux types de tâche : une épreuve d’insight et une épreuve de production graphique. On constate que le poids respectif de la personnalité et de l’intelligence varie selon le type de tâche. Dans les tâches d’insight, les différences interindividuelles ne sont influencées que par la personnalité. Cette observation va dans le sens d’une hypothèse qui considère que l’intelligence ne différencie pas les sujets dans les tâches de créativité au-delà d’un certain niveau. Cette hypothèse ne se vérifie toutefois pas pour l’épreuve de production graphique où l’intelligence est le facteur majeur de différenciation des sujets. Dans cette épreuve, plus le sujet est intelligent, plus ses productions ont tendance à être originales et élaborées. De ces observations, nous concluons que le poids respectif de l’intelligence et de la personnalité dans la créativité des jeunes à haut potentiel varie selon les facettes de la créativité considérées.

MOTS CLÉS : HAUT POTENTIEL, INTELLIGENCE, CREATIVITE, PERSONNALITÉ, OUVERTURE A L’EXPERIENCE


ABSTRACT

High potential, creativity and personality
Gifted children are often described as being creative. However, several authors consider that creativity is not an attribute of their intelligence, but an independent psychological characteristic being or not associated with an exceptional intelligence. Current models consider that creativity is underlain by multiple factors. Personality is an important factor, although influencing creativity only when in association with intellectual factors. This research was designed to appraise the specific influence of intelligence and personality on gifted teenagers’ creativity. Creativity was measured using two tasks: a test of insight and a drawing test. We observed that the respective role of personality and intelligence varied according to the task. In the tasks of insight, individual differences were only influenced by personality. This observation was congruent with Schubert’s hypothesis, which states that intelligence is no longer a factor of inter-individual differences in creativity beyond a given level. However, this hypothesis was not confirmed in the drawing tasks. In these tasks, intelligence was the major factor of inter-individual differences. The more intelligent were the teenagers, the more original and elaborated were their drawings. In conclusion, the respective influence of intelligence and personality in gifted children’s creativity varies according to the facets of creativity.

KEY-WORDS: GIFTED, INTELLIGENCE, CREATIVITY, PERSONALITY.


Les enfants à haut potentiel sont souvent décrits comme créatifs, manifestant une pensée originale et produisant des associations d’idées nombreuses et divergentes. Plusieurs auteurs ont d’ailleurs intégré la créativité dans leur modèle du haut potentiel. Ainsi, Renzulli (1978) place la créativité au côté de capacités intellectuelles de haut niveau et d’un engagement élevé dans son modèle du haut potentiel appelé « modèle en trois cercles » (Three-Ring Conception). Selon lui, les enfants à haut potentiel qui se trouvent à l’intersection de ces trois cercles (capacités, engagement, créativité) sont seuls susceptibles de réaliser des productions créatives exceptionnelles. Sternberg (1997) prend, lui aussi, en compte la créativité dans sa définition du haut potentiel. Mais il considère qu’elle n’est présente que dans l’une des trois formes de haut potentiel qu’il identifie, en l’occurrence le haut potentiel synthétique qui se caractérise par une pensée divergente, originale et intuitive. Les sujets qui possèdent un tel mode de pensée apprécient les situations nouvelles qui les obligent à rechercher des solutions créatives mais ils n’obtiennent pas nécessairement des résultats élevés aux tests d’intelligence, leur manière non conventionnelle d’aborder les problèmes les empêchant parfois de produire les réponses attendues dans les tâches de pensée convergente. La seconde forme de haut potentiel identifiée par Sternberg est qualifiée d’analytique. Il s’agit de sujets brillants aux tests d’intelligence dont la pensée est avant tout analytique et déductive. Ils sont capables de résoudre des problèmes complexes, mais rarement de manière originale. Enfin, Sternberg identifie une troisième forme de haut potentiel qu’il qualifie de pratique. Les sujets qui possèdent cette forme de haut potentiel sont avant tout capables de faire face aux situations pragmatiques de la vie quotidienne. Sternberg souligne que les trois formes de haut potentiel qu’il décrit ne sont pas exclusives. Les individus peuvent les posséder toutes les trois à des degrés divers.

Ces deux modèles du haut potentiel soulignent que la créativité n’est pas une caractéristique intrinsèque de toute intelligence supérieure, mais qu’elle est une manière d’être intelligent qui ne se manifeste pas nécessairement chez tous les sujets de niveau intellectuel élevé. Les mesures classiques de l’intelligence, qui s’expriment habituellement par un QI, ne peuvent dès lors pas être considérées comme de bons indicateurs de la créativité. Ces tests font en effet appel, pour l’essentiel, à la pensée convergente. Cette dernière consiste en un ensemble de procédures rationnelles permettant de trouver la seule réponse possible à un problème donné. Au contraire, la créativité fait largement appel à la pensée divergente, c’est-à-dire à des procédures nouvelles, souvent intuitives, permettant de générer un grand nombre de réponses possibles à un problème posé. Mais il serait réducteur de limiter la créativité au seul exercice de la pensée divergente. Comme le souligne Lubart (2003), la créativité est la capacité de réaliser des productions nouvelles adaptées au contexte. Créer implique en effet de prendre en compte les données du problème et les contraintes de l’environnement. L’activité créatrice met nécessairement en œuvre à la fois des processus intellectuels analytiques et synthétiques.

Outre les processus intellectuels, la créativité est sous-tendue par de multiples déterminants. Les modèles actuels (par exemple, Woodman et Schoenfeldt, 1990 ; Sternberg et Lubart, 1999) envisagent la créativité comme résultant de l’interaction de plusieurs facteurs. Ces facteurs peuvent être rassemblés en trois sous-ensembles : les facteurs proprement intellectuels (raisonnement et connaissances), les facteurs personnels non intellectuels (la personnalité, la motivation, les émotions) et les facteurs environnementaux. Dans ces modèles multivariés, les facteurs intellectuels apparaissent comme une condition nécessaire, mais non suffisante de la créativité. Il semble qu’au-delà d’un certain niveau d’intelligence, ces facteurs ne permettent plus de différencier les individus du point de vue de leur créativité. C’est ce qu’observent Runco et Albert (1985) qui ont étudié la créativité chez de jeunes adolescents d’intelligence normale (QI > 98 mais < 130) et supérieure (QI > 130). Ils constatent que, dans les deux groupes de jeunes, la corrélation entre l’intelligence et les performances créatives est faible et statistiquement non significative. De toute évidence, chez ces sujets, les différences de créativité sont largement déterminées par des facteurs non intellectuels. Parmi ces facteurs, la personnalité semble jouer un rôle important. Lubart (2003) identifie six caractéristiques de la personnalité qui seraient favorables à la créativité : la persévérance, la tolérance à l’ambiguïté, l’individualisme, la prise de risque, le psychotisme et l’ouverture aux nouvelles expériences. Ces caractéristiques ne sont pas indépendantes et demandent à être comprises au sein d’un modèle intégré de la personnalité. Parmi ces caractéristiques, seul le trait Ouverture fait explicitement partie du modèle de la personnalité en cinq facteurs qui, depuis les années 1990, est le modèle le plus influent. Les traits y représentent « des dimensions décrivant des différences individuelles dans les tendances à manifester des configurations cohérentes et systématiques de pensées, d’émotions et d’actions » (McCrae et Costa, 1990). Parmi ceux-ci, le trait Ouverture correspond à un ensemble de conduites de tolérance, d’exploration et de recherche active de la nouveauté (Rolland, 2004). Les sujets qui se situent à un niveau élevé sur ce trait sont curieux, imaginatifs et sensibles à l’esthétique et à leurs propres émotions. Ils apprécient les idées nouvelles et manifestent une grande indépendance de jugement. Sur la base de ces caractéristiques, il n’est pas étonnant que le trait Ouverture soit associé à la créativité (Feist, 1998). Les autres traits de personnalité du modèle en cinq facteurs ont une relation beaucoup plus lâche avec la créativité. Ces traits sont, dans leurs polarités positives et négatives, l’Extraversion (vs. Introversion), le Caractère Agréable (vs. Caractère Antagoniste), le Caractère Consciencieux (vs. Impulsivité) et la Stabilité Émotionnelle (vs. Névrosisme).

QUESTION DE RECHERCHE

Dans la présente recherche, nous nous sommes intéressés à l’influence des traits de personnalité sur la créativité des jeunes à haut potentiel. Notre hypothèse était que leur créativité est déterminée plus par leur personnalité que par leur intelligence. Si cette hypothèse est correcte, nous devrions observer une corrélation faible entre leurs performances créatives et leur QI. Par contre, les corrélations entre ces mêmes performances et la personnalité, plus spécifiquement le trait Ouverture, devraient être nettement plus élevées. Si les jeunes à haut potentiel se différencient entre eux sur ce trait Ouverture, nous devrions nous attendre à une importante variabilité des performances créative chez les jeunes à haut potentiel. Pour mettre sérieusement ces hypothèses à l’épreuve des faits, il est nécessaire de disposer de mesures valides et fiables de la créativité, ce qui est loin d’être évident. Il n’existe en effet pas de mesure standard de la créativité acceptée par tous.

Les épreuves de créativité les plus courantes sont les tests de pensée divergente et les épreuves d’insight (Lubart, 2003). Les tests de pensée divergente mesurent généralement la fluidité (par exemple, la facilité de produire un grand nombre de mots commençant par la lettre « M »), la flexibilité (par exemple, la production de dessins appartenant à des catégories différentes) et l’originalité (par exemple, la production de mots peu fréquents au regard de ceux produits par un groupe de référence). Les épreuves d’insight demandent de restructurer un problème pour pouvoir le résoudre. Par exemple, le sujet reçoit six allumettes avec lesquelles il lui est demandé de former quatre triangles équilatéraux de même dimension ; chaque côté des triangles ayant la longueur d’une allumette. Si le sujet tente de résoudre ce problème en restant dans le plan de la table, il ne parviendra pas à trouver la bonne solution. Pour réussir, il doit envisager le problème dans l’espace tridimensionnel et construire une pyramide de quatre côtés. Ce changement de perspective est souvent vécu comme une illumination soudaine (insight). Les tâches d’insight font appel à la pensée divergente et à la flexibilité qui sont des composantes de base de la créativité. Mais elles ne sont pas en elles-mêmes des épreuves de créativité, car la solution est toujours unique et ne constitue pas une production originale. Dans la présente recherche, nous avons choisi d’utiliser à la fois des tâches d’insight et une épreuve de pensée divergente afin de disposer d’une gamme relativement large de manifestations de la créativité des sujets.

METHODE

Participants

Deux groupes de 26 élèves à haut potentiel et de 26 élèves tout venant, pairés en fonction de l’âge et du sexe, ont été constitués. Tous les élèves étaient francophones et issus de familles de niveau socio-économique moyen ou élevé. Les élèves à haut potentiel ont été recrutés via le Réseau interuniversitaire d’écoute et d’accompagnement des jeunes à haut(s) potentiel(s) et de leur entourage organisé en Communauté française de Belgique. Ces jeunes consultaient généralement pour des questions d’orientation scolaire et des conseils pédagogiques. Le critère d’identification du haut potentiel était soit un QI Total >= 130 au WISC-III ou au WISC—IV soit un QI Verbal ou un QI de performance >= 130 au WISC-III, soit un Indice Compréhension verbal ou un Indice Raisonnement perceptif >= 130 au WISC-IV. Dix-huit élèves du groupe « haut potentiel » avaient un QI >= 130 alors que les huit autres avaient une de leurs notes composites >= 130.
Les élèves du groupe « contrôle » ont été recrutés dans des écoles similaires à celles des élèves à haut potentiel. Leur QI a été mesuré à l’aide d’une version abrégée du WISC-IV (Grégoire, 2009) ou de la WAIS—III (Grégoire et Wierzbicki, 2009).

Le groupe total comprenait 20 filles et 32 garçons. L’âge des élèves s’échelonnait de 12 à 18 ans (moyenne = 15 ans 1 mois). Le QI moyen des élèves à haut potentiel était de 133,73 (écart type = 7,30) alors que celui des élèves tout venant était de 109,04 (écart type = 7,32). La différence de QI entre les deux groupes est statistiquement significative (p < 0,001). Son ampleur est de 1,6 écart type, ce qui est très important (Cohen, 1988).

Mesures

La personnalité a été évaluée à l’aide du Brief Big Five (BB5 ; Barbot, à paraître) qui mesure les cinq traits de personnalité du modèle en cinq facteurs (Big Five) : Agréabilité, Conscience, Extraversion, Stabilité émotionnelle et Ouverture. Ce questionnaire, spécifiquement conçu pour les adolescents, est constitué d’une liste de 100 adjectifs à propos desquels le sujet doit indiquer son degré d’accord sur une échelle en cinq degrés (0 == « pas du tout d’accord » à 5 = « tout à fait d’accord »).

La capacité d’insight a été évaluée et l’aide de 11 tâches identifiées dans des recherches antérieures ou repérées dans des livres de « sport cérébral ». Pour être résolus, tous les problèmes posés doivent être envisagés sous un angle nouveau et exigent donc une pensée divergente et de la flexibilité mentale. La plupart de ces tâches ont été sélectionnées dans le cadre d’une étude antérieure qui avait permis de contrôler leur sensibilité et leur validité (Lebrun, 2006). Le coefficient alpha pour l’ensemble des 11 tâches est de 0,74. Toutes les corrélations entre chaque tâche et le score total à l’ensemble des dix autres tâches sont statistiquement significatives. Sur cette base, il est pertinent d’utiliser le score total aux 11 tâches comme un indicateur global de la capacité d’insight.

La pensée divergente a été évaluée à l’aide de l’épreuve de création graphique de Torrance (1976). Cette épreuve se présente sous la forme d’une feuille A4 sur laquelle sont imprimées six paires de droites parallèles. Avec chaque paire de droites, le sujet doit créer le plus rapidement possible un dessin. Les six productions graphiques sont évaluées en fonction de quatre critères : la fluidité (nombre d’idées différentes), la flexibilité (nombre de catégories des idées générées), l’originalité (fréquence d’apparition d’une idée) et l’élaboration (le degré de détail). Six juges ont évalué les productions sur ces quatre critères. L’accord inter-juges a été contrôlé à l’aide du coefficient de corrélation intraclasses (Shrout et Fleiss, 1979). Cet accord s’est révélé élevé pour chacun des critères: 0,88 pour la fluidité, 0,80 pour la flexibilité, 0,76 pour l’originalité et 0,89 pour l’élaboration.
Ce degré d’accord nous permet de considérer les scores à l’épreuve de création graphique comme des mesures suffisamment fiables pour l’ensemble de nos analyses statistiques.

Procédure

Les adolescents sélectionnés ont recu le BB5 par courrier électronique et devaient répondre individuellement à leur domicile. Ils étaient ensuite rencontrés individuellement par un chercheur pour passer les tâches d’insight et l’épreuve de création graphique. Ils disposaient de deux minutes pour répondre à chaque tâche d’insight. S’ils n’avaient pas pu répondre correctement dans ce laps de temps, la tâche leur était présentée une seconde fois à l’issue de la passation de l’ensemble des tâches. Pour l’épreuve de création graphique, les sujets disposaient de dix minutes pour réaliser les six dessins utilisant les six paires de traits. Cette épreuve était présentée après la sixième tâche d’insight; car elle permettait aux sujets de se détendre après une suite de tâches parfois vécues comme frustrantes.

Les tâches de l’épreuve d’insight ont été cotées « 2 » lorsque le sujet trouvait la solution dans l’intervalle de deux minutes et « 1 » s’il réussissait lors de la seconde présentation. Le score maximum à l’épreuve d’insight est dès lors de 22 points. Les quatre scores à l’épreuve de création graphique (fluidité, flexibilité, originalité et élaboration) ont été calculés sur la base des évaluations des six juges. Chaque juge cotait chaque caractéristique entre 0 et 4. Chaque score individuel est égal à la moyenne des notes des six juges.

RÉSULTATS ET DISCUSSION

Le tableau 1 présente les résultats des deux groupes de sujets au questionnaire de personnalité BB5. On peut constater que les deux groupes se différencient sur trois traits de personnalité : Agréabilité, Extraversion et, surtout, Ouverture. Les élèves à haut potentiel apparaissent un peu moins agréables et extravertis que les sujets tout-venant. Mais la différence la plus marquée est observée sur le trait
Ouverture où le score moyen des élèves à haut potentiel est supérieur de plus d’un écart type a celui des élèves tout-venant. Un tel résultat n’est pas surprenant. Plusieurs études (Ackerman et Heggerstad, 1997 ; Ashton-Lee, Vernon et Jang, 2000 ; Bates et Shieles, 2005) ont mis en évidence une corrélation significative entre le QI et le trait Ouverture. Parmi les corrélations entre l’intelligence et les traits de personnalité, il s’agit généralement de la corrélation la plus élevée. C’est également ce que nous observons dans la présente étude. Pour l’ensemble des sujets (N = 52), la corrélation entre le trait Ouverture et le QI est égale à 0,55 (p < 0,01). Nous observons également une corrélation significative (p = 0,04), mais négative et nettement plus faible (-0,128), entre le trait Agréabilité et le QI. Les corrélations des autres traits de personnalité avec le QI sont très loin du seuil de signification statistique. Compte tenu de ces corrélations, il est logique que les élèves à haut potentiel et les élèves tout-venant se différencient nettement sur le trait de personnalité qui est, de loin, le plus étroitement associé à l’intelligence.

À l’épreuve d’insight, la différence entre les performances des élèves à haut-potentiel et celles des élèves tout-venant n’est pas statistiquement significative. Cette différence est toutefois proche du seuil de 0,05. Il est à noter que la dispersion des performances est nettement plus importante dans le premier groupe que dans le second. Quant à la corrélation entre la performance à l’épreuve d’insight et le QI, elle n’est pas statistiquement significative.
Cette corrélation est non seulement faible pour l’ensemble du groupe, mais également pour chacun des deux groupes séparés (haut potentiel et tout-venant).
Elle est également statistiquement non significative pour chacune des tâches qui constituent l’épreuve. Ce résultat va dans le sens des observations de Runco et Albert (1985) qui rapportent de très faibles corrélations entre le QI et des mesures de créativité, tant chez les sujets normaux que chez les sujets à haut potentiel.
Ces résultats impliquent-ils que les performances à des tâches d’insight soient indépendantes de l’intelligence ? Vraisemblablement pas. Nos résultats permettent seulement d’affirmer que les différences d’intelligence au sein de notre groupe de sujets à haut potentiel et tout-venant ne sont pas associées à des différences de performances dans des tâches d’insight. Il faut se rappeler que les compétences intellectuelles de nos sujets tout-venant se situent dans la zone supérieure à la moyenne (M = 109,04 ; ET = 7,32). Une relation positive entre QI et insight pourrait être observée dans un groupe qui inclurait des sujets de plus bas niveau intellectuel. C’est ce que nous avons constaté dans une étude préliminaire de nos tâches d’insight (Lebrun, 2006) où la corrélation entre l’intelligence et la performance aux tâches d’insight était significative dans un groupe d’enfants d’intelligence moyenne. Cette observation est en accord avec l’hypothèse de Schubert (1973) selon laquelle un niveau minimum d’intelligence est nécessaire pour être créatif, mais qu’un niveau supérieur n’apporte pas un avantage significatif. Dans ce dernier cas, des facteurs non intellectuels seraient la source majeure des différences de performances observées aux tâches d’insight. C’est ce que semblent indiquer les corrélations statistiquement significatives entre les performances à l’épreuve d’insight et les scores aux traits de personnalité Conscience, Stabilité émotionnelle et Ouverture. La liaison de l’insight avec ce dernier trait n’est pas étonnante puisque les caractéristiques psychologiques associées à celui-ci sont en phase avec les qualités nécessaires pour résoudre les tâches d’insight. La liaison de l’insight avec la Stabilité émotionnelle est également logique. Les tâches d’insight sont en effet déstabilisantes et parfois frustrantes. Le contrôle émotionnel et un faible niveau d’anxiété sont d’évidence des caractéristiques favorables à la réussite de ces tâches. La relation significative entre l’insight et le trait Conscience est plus étonnante. La méticulosité et une certaine rigidité associées à ce trait pourraient en effet contrarier la résolution des tâches d’insight qui requière de la flexibilité. Mais il semble plutôt que l’exploration systématique et détaillée de la tâche et de ses contraintes soit favorable à la résolution de celle-ci.

À l’épreuve de création graphique, les élèves à haut potentiel et élèves tout-venant se différencient uniquement du point de vue de l’originalité et de l’élaboration de leurs productions. Aucune différence significative n’est observée du point de vue de la fluidité et de la flexibilité. Ce dernier constat est logique dans la mesure où aucune différence significative entre le groupe « haut potentiel » et le groupe « tout-venant » n’est observée à l’épreuve d’insight dont les tâches font également appel à la flexibilité mentale. Par contre, les différences d’originalité et d’élaboration des productions sont importantes entre les deux groupes. En particulier, le degré moyen d’originalité des élèves à haut potentiel est près d’un écart type supérieur à celui des élèves tout-venant. Il ne faut toutefois pas perdre de vue que cette originalité est observée dans une tâche de production graphique et ne peut pas être automatiquement généralisée à des tâches de nature différente. L’importance de la différence d’originalité des productions graphiques entre les deux groupes se traduit logiquement par une corrélation très significative de l’originalité avec le QI. La flexibilité et l’élaboration sont également significativement corrélées avec le QI, mais cette liaison est sensiblement plus faible. Quant à la fluidité, sa corrélation avec le QI est non significative. Cette dernière caractéristique est également non liée à la performance à l’épreuve d’insight et aux cinq traits de personnalité mesurés. Dans le tableau 5, les seules autres corrélations significatives sont observées entre l’originalité et le trait Ouverture, et entre l’élaboration et le trait Conscience. Ces deux liaisons sont parfaitement logiques compte tenu de ce que recouvrent les traits de personnalité en question.

Afin de mieux apprécier la contribution respective de l’intelligence et de la personnalité dans les performances aux tâches d’insight, une analyse de régression multiple a été réalisée avec le score total en insight comme variable dépendante, et le QI et les traits de personnalité comme variables indépendantes. Seuls deux traits de personnalité sont conservés dans l’équation de régression finale (méthode pas à pas) car atteignant le seuil de signification statistique de 0,05. Il s’agit des traits Stabilité émotionnelle (béta = 0,50) et Ouverture (bêta = 0,28). Ces deux variables permettent de prédire 15 % de la variance des performances aux tâches d’insight (R2 standardisé). ll est intéressant de constater que le trait Conscience, pourtant significativement corrélé avec l’insight n’apparait pas dans l’équation. Ce phénomène est dû au recouvrement partiel des traits Conscience et Stabilité émotionnelle chez les sujets de notre échantillon. Une analyse de régression multiple a également été réalisée en prenant l’originalité comme variable dépendante, et le QI et les traits de personnalité comme variables indépendantes. Seul le QI (béta : 0,51) est conservé dans l’équation de régression finale (méthode pas à pas) car atteignant le seuil de signification statistique de 0,05. A lui seul, il permet de prédire 24 % de la variance du score en originalité (R2 standardisé). Une fois le Ql pris en compte, les traits de personnalité n’ont pas d’influence statistiquement significative sur l’originalité des productions graphiques. C’est particulièrement notable pour le trait Ouverture dont la corrélation avec l’originalité était pourtant égale à 0,41. Ce résultat confirme qu’un niveau élevé d’intelligence va de pair avec un degré élevé d’Ouverture, et réciproquement. Ce recouvrement important de l’intelligence et de l’Ouverture entraîne qu’une fois l’intelligence prise en compte dans l’équation de régression, il ne reste plus de place à l’Ouverture comme prédicteur de l’originalité.
Enfin, une analyse de régression multiple a été réalisée en prenant l’élaboration comme variable dépendante, et le QI et les traits de personnalité comme variables indépendantes. Seules deux variables sont conservées dans l’équation de régression finale (méthode pas a pas) car atteignant le seuil de signification statistique de 0,05. Il s’agit du QI (bêta = 0,33) et du trait Conscience (bêta = 0,26). Ces deux variables permettent de prédire 14 % de la variance de la performance aux tâches d’insight (R2 standardisé). Le trait Conscience apporte une contribution complémentaire à celle du QI dans la prédiction du score à l’épreuve d’insight. Cette contribution est modeste, mais statistiquement significative. Elle est logique dans la mesure où le trait Conscience n’est pas corrélé avec le QI.

CONCLUSION

Comme plusieurs études antérieures, nos résultats ont mis en évidence une relation significative entre l’intelligence et le trait Ouverture à l’expérience. L’interprétation de cette relation n’est toutefois pas évidente, car sa direction ne peut pas être déterminée à partir du seul examen des coefficients de corrélations (Zeidner et Matthews, 2000). Le trait Ouverture peut être vu comme un facteur favorisant le développement intellectuel. La curiosité et la recherche de nouvelles expériences stimuleraient en effet les sujets à explorer leur environnement et à apprendre. Le fait que la corrélation du trait Ouverture est plus élevée avec l’intelligence cristallisée qu’avec d’autres facettes de l’intelligence va dans le sens de cette hypothèse (Bates et Shieles, 2005). Mais une relation causale de direction inverse peut aussi être défendue. Une intelligence élevée conduirait l’individu à analyser son environnement, à chercher à comprendre et à juger de manière critique les traditions et les croyances. Cette démarche intellectuelle déboucherait sur une indépendance de jugement et une originalité de pensée caractéristiques du trait Ouverture.
Quelle que soit la nature des relations entre l’intelligence et l’Ouverture, ce trait de personnalité est également corrélé avec la créativité. Dans la présente recherche, nous observons une corrélation significative du trait Ouverture tant avec le score global à l’épreuve d’insight (0,30) qu’avec le score en originalité (0,41) à l’épreuve de production graphique. Toutefois, dans ce dernier cas, l’influence du trait Ouverture disparait lorsque le QI est introduit dans une équation de régression prédisant le score en originalité. Au contraire, la performance globale à l’épreuve d’insight n’est prédite que par le trait Ouverture, le QI étant exclu de l’équation de régression. Pourquoi une telle divergence de résultats ? En fait, nos deux épreuves ne mesurent pas les mêmes composantes de la créativité. I’épreuve d’insight mesure essentiellement la pensée divergente et la flexibilité. De son côté, l’épreuve de production graphique mesure également la fluidité, l’originalité et l’élaboration. En d’autres termes, l’impact des différences d’intelligence semble varier selon les facettes de la créativité considérées.

L’hypothèse de Schubert (1973) selon laquelle l’intelligence serait une condition nécessaire, mais non suffisante de la créativité semble correcte dans le cas des tâches d’insight. Dans ces tâches, un degré minimum d’intelligence est requis. Mais au-delà de ce seuil minimum, les différences de performance semblent essentiellement déterminées par des traits de personnalité qui influencent la manière dont le sujet aborde les tâches proposées. Parmi ces traits, l’Ouverture joue un rôle essentiel. Dans les tâches de créativité où l’originalité est requise, l’hypothèse de Schubert n’apparaît, par contre, pas correcte. L’intelligence joue en effet un rôle déterminant à tous les niveaux, reléguant l’influence des traits de personnalité au second plan.
Les interactions entre intelligence et personnalité dans les tâches de créativité se révèlent donc complexes et variables en fonction des exigences des tâches proposées. Des études complémentaires restent nécessaires pour mieux comprendre ces interactions. Ces études devraient contrôler plus finement les processus impliqués dans les tâches de créativité et utiliser des mesures distinctes de chacune des facettes de l’intelligence.

RÉFÉRENCES

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Jacques GREGOlRE*, Marie VLlEGHE* et Elise LEBRUN*
*Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, Unité de psychologie du développement et de l’apprentissage. 10 Place du Cardinal Mercier, B- l348 Louvain-la-Neuve.

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